
De Jean-Christophe Bailly Chez la Fabrique
Ce qui est véritablement « bluffant » avec Jean-Christophe Bailly, au-delà de ses qualités indéniables d’écrivain, c’est cette capacité à combiner un esprit critique d’une grande vivacité sans relâcher une seule seconde sa curiosité, sa soif permanente de comprendre ce qui l’entoure et d’entretenir avec une acuité intellectuelle jamais prétentieuse son amour des villes. Ce livre vous offrira tout cela et bien plus encore.
Et comme « amuse-bouche », citation : « Je ne pense pas nécessairement ici à tel ou tel fragment de ville normé et reconnu, encore moins à ces espaces mis au pas par le tourisme dont chaque cité, à commencer par les capitales, regorge, mais plutôt à ce qui, loin des schémas directeurs et des recommandations des guides, assure, pour les habitants comme pour les visiteurs, cette continuité bricolée du vivant partout différente et toujours reconnaissable, tant qu’on la laisse tranquille. Telle est la consistance de la vie en ville, à quelque échelle qu’on la considère, et tel devrait être aussi pour tous ceux qui interviennent directement sur la forme urbaine l’horizon de ce qu’ils sont à même de lui proposer. Mais d’une part l’esprit de la profession, encore imprégné, via l’enseignement des écoles d’architecture, par le culte de l’Œuvre, et d’autre part l’idéologie des édiles, municipaux ou d’Etat, quant à elle globalement soumise à des logiques d’image en phase avec les tendances les plus arrogantes d’un capitalisme déchaîné, ont pour effet immédiat, en s’épaulant l’un l’autre, de produire quantité d’espaces arbitraires où tout ce qui pourrait s’ouvrir au passant comme l’espace de sa propre expérience est exclu d’office. Le passant, c’est-à-dire aussi ce mortel dont Baudelaire dans l’un de ses vers les plus souvent cités, a opposé le cœur fidèle et lent à la vitesse qui rythme les transformations de la ville, le passant, même si c’est à travers le filtre de ma propre expérience, c’est donc lui qui est le fil de ce livre fait d’éclats dispersés : qu’il s’agisse justement de sa démarche ou des rêves que sa traversée de la ville fait lever en lui, qu’il se tienne à l’écart de la mémoire officielle et de ses lieux consacrés pour suivre les soubresauts et les élongations de ses propres souvenirs, qu’il aille à la rencontre d’espaces qu’il n’avait jamais arpentés, qu’il médite sur les visages qu’il croise dans le métro ou qu’il relise le chapitre des Misérables où Hugo invente pour Gavroche une extraordinaire maison qui subvertit la logique monumentale, ou qu’enfin il interroge le hiatus persistant entre l’architecture comme projet et la forme sans fin raturée de la ville, c’est toujours en tant que passant qu’il réagit. D’où l’idée, fortifiée aussi par des réflexions plus proprement liées à l’architecture, que la ville, avant d’être un amas composite de formes fermées, aurait tout à gagner si on l’envisageait d’abord politiquement comme une sorte de centrale ou de fabrique formatrice de passants, autrement dit comme le chœur dispersé d’une communauté que rien ne pourrait fermer sur elle-même et qui, ne tenant pas en place, serait justement, pour cette raison même, l’espace de son rassemblement. »
