Les villes du monde


Elio Vittorini chez Gallimard

J’aurais dû lire ce livre bien plus tôt.
Passons les « blablas » sur Elio Vittorini, un des grands écrivains européens du XXe siècle. Allez voir sa fiche Wikipédia.
Nous sommes vers les années 50, deux bergers, le père (qui n’a pas de nom) et son fils Rosario, par nécessité économique, quittent leur montagne pour la ville, afin de vendre une partie de leur troupeau. C’est un peu une sorte de « road-movie » littéraire où l’auteur arrive à imposer un style lent et légèrement chaotique collant quasi parfaitement à la marche à pied, non seulement de nos deux protagonistes mais aussi du troupeau, de leurs chiens et de leur âne. Ce périple sera l’occasion d’un dialogue qui n’en ait pas tout à fait un, entre un fils bavard qui s’enthousiasme pour le champ des possibles que pourrait apporter la ville et son père plutôt nomade, taciturne et méfiant devant cette « modernité », qui prend de plus en plus de place sur le territoire.
Enormément de thèmes sur la condition humaine traverse ce livre, dans une imbrication complexe mais grâce au talent littéraire et à la poésie de Vittorini, ça coule vraiment tout seul. Evidemment le thème le plus marquant c’est la façon dont notre auteur saisi avec une incroyable finesse et une grande intuition, la tension constante et qui monte en puissance, entre la ville et la campagne, tension géographique, tension entre le passé et l’avenir et surtout tension sociale avec sa quête de justice. Vittorini ne romantise pas la campagne dans une nostalgie du « c’était mieux avant », bien au contraire, il y décèle la dureté de ses conditions de vie, le tout dans un silence pesant. Quant à la ville, même si celle-ci est le lieu de la parole et d’une potentielle liberté, c’est aussi celui de l’échange marchand, de ses lois et de ses règles, source d’une oppression féroce où l’on y trouve la richesse des palais ainsi que la misère des bas quartiers. D’où cette quête quasi utopique de nos deux bergers à trouver une ville du « genre humain » libérée de toutes les aliénations.
Je connais très peu d’ouvrage de cette qualité littéraire,qui traite avec autant de force (et qui n’a pas pris une seule ride), la question sociale et l’inégalité économique. Et pour conclure tel un Martin Luther King de division perdue, il m’arrive de faire un rêve en ces temps d’élection municipale, rêve qui s’inspire d’Italo Calvino sur le travail de Vittorini que je vais, et je m’en excuse, mal paraphraser : la ville idéale n’est pas une ville riche ou une place boursière performante. C’est une ville où l’on peut se parler, où la beauté de celle-ci est un droit fondamental, où l’on est reconnu comme un semblable, et non comme un outil. Et il finit sur la quête d’une « économie de l’âme » dont le bien-être de l’homme n’est pas le confort matériel, mais sa capacité à se sentir « au monde », libre et respecté. Et dire que j’ai imaginé que nos futur.e.s élu.e.s pourrait prendre ce chemin. Je crois que je suis passé du rêve au délire.
Bonne lecture.