Motoriser la ville. Une histoire mondiale des déplacements urbains


Julien Demade, Puf

L’histoire des déplacements urbains c’est l’histoire des vainqueurs

Voilà un ouvrage qui fait un grand pas de côté par rapport aux travaux classiques sur les déplacements urbains. Son approche, mettant en opposition mobilité active (marche puis vélo) et mobilité passive (la motorisation), modifie radicalement le regard sur un des piliers de nos vies citadines. Ce livre est très riche, je vous en propose quelques points et pardon pour ce côté un peu réducteur :

  • La victoire de la motorisation, et particulièrement de l’automobile, n’était pas une fatalité. Notre auteur nous montre que la mobilité (séculaire) passive dans une grande partie de l’ère industrielle était ultra dominante avant son inversion quasi symétrique à partir du début du XXe siècle dans les pays occidentaux, puis sur le reste de la planète. Et le comble, c’est que la motorisation donne le point de départ à l’historiographie des déplacements urbains.
  • La mobilité passive fut chassée par la motorisation par le moyen le plus simple et le plus efficace : la violence. Les hécatombes qui se produisaient en ce début de XXe siècle ont commencé à produire une législation qui obligeait le piéton à s’adapter à la chaussée et non l’inverse. Réglementation et organisation de la voirie ne feront qu’aller en ce sens. Le passage contre-intuitif sur les carrefours à passage piéton est incroyablement parlant sur les mesures de restriction que subissent les piétons.
  • La création des pistes cyclables a accompagné, voire appuyé, la motorisation de la voirie existante afin de ne pas gêner la circulation automobile grandissante, surtout dominée par la bourgeoisie, qui avait laissé le vélo au prolétariat. Les exemples allemand et anglais sont criants : il faut maintenant enlever le cycliste de la route, voire rendre obligatoire l’usage de la piste cyclable.
  • Ce livre nous éclaire aussi sur la motorisation et l’étalement urbain. Mais je voudrais m’arrêter sur un dernier point qui, selon moi, fait la force de ce livre. Pour notre auteur, le retour annoncé d’une prise de conscience des enjeux environnementaux via un retour à la marche ou au vélo est une vision « irénique ». À l’échelle mondiale, c’est plutôt le contraire qui se joue, et à vitesse accélérée. Pour Julien Demade, « la motorisation entraîne la motorisation ». Et dans une société capitaliste comme la nôtre, où la valeur d’usage (la marche) a été dévorée par la valeur d’échange ou marchande (la motorisation), les engorgements urbains ne sont réglés que par le déploiement de nouvelles infrastructures routières, qui elles-mêmes continueront à créer les mêmes effets, jusqu’à produire une forme d’autonomie du chaos, « jusqu’à ce que la destruction capitaliste s’annihile elle-même, faute d’avoir encore autre chose à ravager ».

Un livre aussi dérangeant qu’intelligent. À lire absolument !


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